​Un parcours vers Matignon, témoignage de Jean Peyrelevade


Très jeune, je me suis intéressé à la politique. Mon premier engagement remonte à 1954 : alors âgé de quinze ans et convaincu des qualités d’homme d’Etat de Pierre Mendes France, je me suis inscrit aux Jeunesses radicales. A ce titre, j’ai assisté à Marseille, ma ville natale, à un meeting de Mendes, juste après la paix en Indochine. Hélas, il fallut rapidement déchanter. Mendes, mis en minorité à l’Assemblée, fut écarté du pouvoir et rapidement snobé par son propre parti. J’assistai sans illusion à la victoire électorale du Front Républicain en 1956, qui fut comme un jeu de dupes. Guy Mollet arriva à la Présidence du Conseil, Mendès étant tenu dans un rôle subalterne, et engagea en Algérie la politique honteuse que L’on sait. Je décidai de mettre le militantisme de côté et, entrant alors en Maths Sup, de me consacrer à mes études. Je passai l’un des écrits de L’X le jour du 13 mai 1958. Rentrant chez moi après l’épreuve, j’entendis à la radio : « Moi, Massu …». Après cette sorte de coup d’Etat à Alger, de Gaulle allait bientôt revenir. La gauche française n’était plus que débris, sans cohérence et sans réflexion.

L’armée, à l’époque, était massivement en faveur de l’Algérie française et L’X était une école militaire. Mes camarades de promotion étaient de droite dans leur grande majorité, sûrs d’eux-mêmes et de leur destin. Militer sous l’uniforme était difficile. Et pour faire quoi, avec qui ? Les idées auxquelles, je croyais n’étaient portées par à peu près personne dans l’espace public. Mieux valait travailler mon jardin personnel… Je terminai mes études en 1963. Jeune ingénieur au ministère des Transports, où j’appartenais à l’équipe en charge des grands programmes de construction aéronautique civile, je me dis qu’il fallait enfin que je m’engage si je voulais participer, à mon modeste niveau, à l’effort de rénovation de la gauche. Je me tournai bien entendu vers Le PSU, où se trouvait Mendes, et je crois bien avoir même signé un bulletin d’adhésion. C’est alors, au congrès d’Alfortville, que ce petit parti se divisa en une dizaine de tendances. Mieux vaut ne pas insister, me dis-je.

Après quelques mois supplémentaires de réflexions, ne sachant où aller, je me résolus non sans réticences à rejoindre la SFIO. Après tout, aussi vermoulu et lamentable que paraissait ce parti, aucune rénovation de la gauche n’était possible sans qu’il y participe. Là, finis-je par me dire, va se dérouler Le combat, si combat il doit y avoir. J’étais bien sûr violemment antimollettiste. On ne militait pas à l’époque pour faire carrière, être élu, accéder à des fonctions, recevoir honneurs et décorations. On n’y pensait pas du tout. La France nous semblait devoir être gouvernée par la droite, presque ad vitam aeternam (Ia droite elle-même en était d’ailleurs convaincue, ce qui finit par faire sa faiblesse). Non, on voulait simplement, pendant nos instants de liberté, témoigner avec énergie qu’un autre avenir, qu’une autre organisation de la société, moins élitiste, plus ouverte sur les classes populaires, étaient possibles. A peine plus de vingt ans, mariés, deux enfants, le salaire d’un ingénieur débutant pour seule ressource du ménage (ma femme était encore étudiante), nous ne vivions pas dans le luxe, mais dans un appartement de 50m2 à Fresnes. C’est donc à la section SFIO de cette cité que j’adhérai et commençai ma période de militantisme actif. Le noyau dur de la section était composé d’agents de la prison. La plupart, syndiqués à F.O, venaient aux réunions encore en uniforme. Les débats, souvent au ras des pâquerettes, ne répondaient pas exactement à ce que je recherchais. Heureusement, le secrétaire de section, Jean Rabec je crois, participait aux travaux de la commission économique du parti. II me proposa de L’accompagner, ce que je fis avec plaisir. A l’époque, les commissions du parti étaient coprésidées par un tandem formé d’un parlementaire et d’une personnalité de la société civile. C’est ainsi que je fis la connaissance de Francis Leenhardt et de Jean Deflassieux. C’est Deflassieux qui, le premier, me parla de Pierre Mauroy et de sa volonté de transformation du parti. Je ne connaissais rien de L’homme. Au début des années soixante, il n’avait encore aucun mandat d’élu, aucune notoriété. « Qui est-ce ? » demandai-je à Deflassieux. II me le fit rencontrer.

Je dois dire que je mis du temps à être vraiment convaincu. Pierre fut avec moi chaleureux et amical, immédiatement. Le personnage était impressionnant tant il dégageait à la fois force et sympathie. Son amitié était toujours attentive mais terriblement englobante : il fallait savoir résister. Sa volonté de renouveler, d’adapter à la modernité l’héritage de la gauche française ne faisait aucun doute. Pour le reste, il y avait à mes yeux bien des questions sans réponse,
Comment pouvait-on concilier, avec la volonté de réforme et une opposition sur Le fond à Guy Mollet, une position officielle de secrétaire national adjoint qui faisait apparaître Pierre Mauroy comme un allié de fait du secrétaire général ? La volonté de créer son propre courant, sous Le nom du CEDEP, au début de 1966 allait certes dans Le bon sens. C’était pour moi un lieu plus ouvert que Le parti lui-même, où j’eus Le plaisir de faire la connaissance d’Albert Gazier, Gerard Jaquet, Roger Quilliot, dont la sagesse collective et l’acuité de jugement faisaient impression. Pierre, manifestement, passait là des moments forts appréciés. Que de discours, toujours trop longs, pleins d’envolées Lyriques et de rappels de L’histoire du socialisme, dont je me demandais si l’éloquence appuyée ne servait pas à masquer une pensée incertaine. Qu’avais-je à faire, cinquante ans et deux guerres mondiales plus tard, des divergences idéologiques entre Jules Guesde et Jean Jaurès ?

En fait, je ne compris qu’après plusieurs années que Pierre explorait lui-même, alors Le chemin qu’il savait devoir tracer. Je mis du temps à réaliser qu’il était à la recherche non d’une synthèse médiocre et provisoire mais d’une vraie stratégie de long terme pour obtenir que les diverses composantes de la gauche française, communistes inclus, acceptent enfin de travailler ensemble. II était en permanence à la recherche du « point d’équilibre », expression qu’il affectionnait, entre des courants historiquement et idéologiquement différents, II n’était pas encore un homme politique reconnu et il raisonnait déjà, sans Le dire, comme un homme d’Etat.

Je me souviens fort bien, à l’époque, d’une rencontre provoquée à notre initiative avec Le CERES de Jean-Pierre Chevènement, Georges Sarre et Alain Gomez. Entre modernisateurs, peut-être avions-nous des choses à partager ? Le CERES avait été créé à peu près en même temps que Le CEDEP, avec L’appui actif de Guy Mollet qui y voyait un instrument a son service et un contre-feu à L’entreprise de Pierre Mauroy. Je fus frappé par L’arrogance intellectuelle du cher Jean-Pierre : nous n’étions pas de son niveau. Sans doute n’était-il pas gêné d’apparaître sans fard, au nom de la pureté doctrinale, comme un soutien du secrétaire général de la S.F.I.O ?

Les choses s’accélérèrent à la fin des années soixante. A L’automne 1967, Pierre est élu conseiller général dans un canton du Cateau-Cambrésis, dans Le Nord, et accède à la vice¬ présidence du Conseil Général. Vint bientôt après le choc de mai 1968, auquel les partis politiques ne comprirent rien. Les choses s’accélérèrent à la fin des années soixante. A l’automne 1967, Pierre est élu conseiller général dans un canton du Cateau-Cambrésis, dans le Nord, et accède à la vice-présidence du conseil général. Vint bientôt après le choc de mai 1968, auquel les partis politiques ne comprirent rien. A l’instigation de Michel May, nous interrompîmes un soir une réunion du CEDEP pour nous rendre en groupe à la Sorbonne, afin d’essayer de nous rendre compte par nous-mêmes de ce qui se passait. Pour ma part, outre mes activités professionnelles, j’étais à l’époque secrétaire général du Syndicat des ingénieurs de l’aviation civile. Les syndicalistes étaient bien vus des pouvoirs publics, qui cherchaient désespérément des interlocuteurs. Dans Paris, immobilisé par les grèves et la pénurie d’essence, je me déplaçais librement dans ma petite Dauphine, bénéficiant d’un privilège qui me permettait d’aller faire Le plein, chaque fois que nécessaire, dans un garage de l’administration, rue des Morillons. A ce même titre, je participais à une commission paritaire présidée par un conseiller d’Etat, Jean Cahen-Salvador, qui devait étudier la refonte des organismes français de contrôle du trafic aérien, qu’il s’agissait de transformer en établissement public. Nous fîmes, avec mes collègues des centrales syndicales, quelques voyages en Europe, notamment dans les pays scandinaves, pour étudier les solutions qu’ils avaient mises en œuvre. De tout cela, bien entendu, rien ne sortit. Mais l’Etat, pendant un court moment, avait réussi à dialoguer sur des sujets de fond.

L’élection d’une chambre de droite, proprement « introuvable », marqua la fin de cette période incroyable. Quelques mois plus tard, celle de Georges Pompidou s’accompagna d’un désastre électoral pour la gauche socialiste : Gaston Defferre obtint 5% des suffrages quand Jacques Duclos, pour le parti communiste, était à 21%. Nous étions au plus bas. Pierre Mauroy rompit définitivement avec Guy Mollet, qui poussa Alain Savary comme premier secrétaire du Parti Socialiste, nouvelle forme donnée à la vieille SFIO. Nous étions, enfin et clairement, dans L’opposition à Guy Mollet. La bataille était engagée et fut gagnée à Epinay, deux ans plus tard. Pierre était aux commandes, à côté de François Mitterrand auquel il avait laissé le poste de premier secrétaire. C’est de ce moment que date le resserrement très fort de mes liens avec Pierre. Pour plusieurs raisons.

La première était que le phénomène de cour qui entourait François Mitterrand m’était difficilement supportable. Convoqué dans son bureau par le nouveau premier secrétaire, je fis l’objet d’une sorte de tentative de débauchage : voulais-je Le servir ? Peu sensible à cette offre, je sortis de L’entrevue avec une médaille en chocolat : j’étais nommé délégué national à la ville, ce qui, compte tenu de mon absence de compétences dans ce domaine, n’avait aucun sens. Dans Le même esprit, me choquait l’appétit sans limite des conventionnels et leur esprit clanique, que j’éprouvais dans la section du 18e arrondissement de Paris où je me trouvais désormais, en même temps que Lionel Jospin, Claude Estier, Bertrand Delanoë et Daniel Vaillant.

Les transferts d’une écurie à L’autre étaient à l’époque chose fréquente. Ainsi de Pierre Bérégovoy. Je participais à ses cotes, dès l’hiver 1971, à une commission qui discutait avec les représentants du Parti communiste les aspects économiques d’un éventuel programme commun, et notamment L’extension du secteur public qui était entre eux et nous un point d’achoppement. J’eus le plaisir, dans ces réunions, de faire la connaissance de Philippe Herzog, qui conduisait la délégation communiste. La difficulté de la négociation me conduisait à aller voir assez souvent Pierre Bérégovoy dans son petit bureau chez Gaz de France, afin de préparer convenablement chaque séance. Mais nous discutions également, à bâtons rompus, de son positionnement au sein du Parti Socialiste. Manifestement, il n’avait pas vocation à demeurer longtemps minoritaire. Rapportant fidèlement à Pierre ce que Bérégovoy me confiait de ses états d’âme, j’eus ainsi le sentiment de jouer un petit rôle dans son passage de chez Savary vers les amis de Pierre Mauroy. II est vrai qu’il appliqua Le même raisonnement après le congrès de Metz, où il nous abandonna pour rallier les troupes victorieuses de François Mitterrand : sa vocation était d’être au plus près du pouvoir, donc toujours dans la majorité.
D’autres évènements, importants à mes yeux, se produisirent. Pierre, choisi par Augustin Laurent pour lui succéder à la mairie de Lille, était devenu son premier adjoint peu de temps avant Le congrès d’Epinay. Augustin Laurent tint sa promesse et lui passa Le relais au début de 1973, en même temps que Pierre était pour la première fois élu député aux élections législatives de 1973. Le personnage pour lequel je travaillais changeait de dimension. Pour ma part, avec L’approbation de Pierre Mauroy et L’amicale complicité de Marie-Jo Pontillon, j’étais parti en exploration vers les terres rocardiennes. J’y nouai de vraies amitiés, au point de faire partie quelques mois plus tard du comité de rédaction de la revue Faire, revue qui se consacrait, pour une large part, à la célébration de L’utopie autogestionnaire. Là, je fis la connaissance de Henry Hermand, Gilles Martinet, Patrick Viveret, Pierre Rosanvallon, Gérard Grunberg et de nombreux autres. Pierre Mauroy avait toujours en tête de continuer à rassembler la gauche, ce qui lui paraissait à juste titre être une condition préalable à la prise de pouvoir. II fut, à tous égards, Le concepteur et L’accoucheur des « Assises du Socialisme » qui se tinrent en octobre 1974. François Mitterrand, les conventionnels, Jean-Pierre Chevènement, en acceptèrent le résultat par réalisme mais avec un déplaisir qui se traduisit vite en méfiance vis-à-vis des nouveaux arrivants.

De quoi s’agissait-il ? Au départ, simplement de resserrer les liens avec Le PSU de Michel Rocard, cette diaspora socialiste qui s’était exilée par antimolletisme, et avec la CFDT, avec laquelle nous avions beaucoup de convergences. Commencée fin 1972, la démarche fut d’abord d’une extrême prudence. Comment marquer publiquement que nous avions beaucoup de points de vue communs, sans compromettre les trois leaders qui ne pouvaient trop s’exposer sans se mettre en risque au sein de leurs formations respectives ? Nous nous réunissions régulièrement pour discuter de tout cela, de manière hautement confidentielle, au domicile d’André Salomon, médecin, juif, résistant, rocardien, social¬ démocrate jusqu’au bout des ongles, auquel me lia bientôt une très solide amitié. Sa belle maison, rue Jacques Bingen, qui avait été celle de Maupassant, se prêtait fort bien à nos conciliabules de conspirateurs. J’avais Le plaisir d’y accompagner Pierre, et d’écouter avec un immense intérêt les discussions qu’il avait avec Edmond Maire, dont je découvris ainsi les qualités éminentes, Jacques Chérèque, le numéro 2 de la CFDT qui mettait beaucoup d’énergie dans ces rencontres et Michel Rocard. Nous avancions pas-à-pas, avec d’infinies précautions. Au bout de quelques séances on décida, quelle audace, de préparer l’édition d’une revue commune. On se mit a réfléchir au titre, à la maquette, à la constitution d’un comité de parrainage pour entourer et protéger quelque peu les trois personnages principaux, qui voulaient avancer à demi masqués.

Le 2 avril 1974, rentrant de vacances d’hiver, j’entendis à la radio de la voiture L’annonce de la mort de Georges Pompidou. Une nouvelle élection présidentielle allait donc suivre. Quelques jours après, nous avions une séance de travail chez André Salomon. On commence à dérouler la liste habituelle des questions à résoudre et à préparer Le premier numéro de notre future revue (qui prit en fait son envol en 1975, sous Le titre « Faire », à coloration fortement rocardienne). Soudain Pierre s’adressa à Edmond Maire et Michel Rocard : « Les amis, ne pensez-vous pas que les évènements devraient nous conduire à avancer beaucoup plus vite ? » J’admirai une fois de plus la force de son jugement et son inébranlable volonté. Deux mois plus tard, François Mitterrand perdait de peu contre Valéry Giscard d’Estaing mais, à l’automne suivant, se tinrent les Assises du Socialisme. Michel Rocard rejoignait Le PS avec une forte minorité du PSU, ainsi que de nombreux responsables de la CFDT, à titre individuel. Pour la première fois depuis longtemps, la gauche réformiste était rassemblée, grâce à Pierre Mauroy. J’étais fier de L’avoir modestement assisté dans cette démarche essentielle.

Dès lors, ma relation de travail avec Pierre s’approfondit encore. Maire de Lille, et président à partir de 1974 du conseil régional du Nord-Pas de Calais, il demanda à Henri Guillaume et moi-même de venir assez régulièrement discuter avec Michel Delebarre, son directeur de cabinet à la Région, et ses collaborateurs des perspectives de développement, des projets envisageables et des actions à lancer. Ainsi se constitua peu-a-peu, de manière informelle et amicale, sans bien sûr qu’à l’époque on se doutât de la suite, Le noyau dur de son futur cabinet à Matignon. J’avais déjà rencontré Thierry Pfister, qui deviendrait sa plume, aux réunions du CEDEP à Paris. De même pour Henri Guillaume dont je découvris bientôt, en dépit de sa discrétion et de sa modestie, la qualité de jugement en matière macroéconomique. Notre relation, construite sur plusieurs années, devint précieuse en1981 : Henri et moi-même avions toujours les mêmes réflexes, étions d’accord sur tout. Pour traverser les tempêtes, on est beaucoup plus forts à deux que seul, Michel Delebarre, Thierry Pfister, Henri Guillaume, moi-même, cette belle équipe valut à Pierre Mauroy, au moment du tournant de la rigueur, une remarque mi-figue, mi-raisin de François Mitterrand : « Pierre, expliquez-moi pourquoi tous vos collaborateurs les plus proches sont antimitterrandiens ».

Quelques semaines plus tard, il me proposa de prendre auprès de lui, secrétaire à la coordination du PS, un poste à temps plein, sorte de directeur de L’administration du parti. Je déclinai, fortement incité par Jean Deflassieux à dire non (ce qui m’étonna) : je préférais poursuivre ma carrière professionnelle et faire de la politique en simple militant. Nous devînmes, Henri Guillaume et moi-même, les deux experts économiques de Pierre Mauroy. Nous primes L’habitude de lui proposer de temps en temps de signer un article sur les sujets d’économie. A peu près à la même époque, Pierre m’invita une fin de semaine à passer une journée chez lui, au Cateau, avec mon épouse, Sans doute voulait-il mieux me connaître. Comme nous parlions de Matisse, originaire de cette petite ville, je me rendis compte de l’étendue de la culture picturale de mon interlocuteur, et à quel point ses goûts étaient plus modernes que les miens et plus proches de la peinture contemporaine. Ce faisant, je découvris un autre aspect de sa personnalité.

Bien entendu, comme la plupart des hommes politiques de gauche, il était assez largement incompétent en économie. La différence est que, lui, le savait et ne prétendait pas le contraire. Mais il avait la volonté de comprendre. D’où de longues conversations autour de nos projets de tribunes. Bien sûr, il avait confiance en nous. Mais jamais de manière aveugle. Cherchant à construire son propre système de connaissances, il retournait chacune de nos propositions, cherchait la faille dans nos raisonnements et nous forçait à une pédagogie d’une rigueur absolue. Ces échanges amicaux mais intenses furent, pour lui comme pour nous, une excellente préparation à ce qui nous attendait plus tard. A Matignon, d’ailleurs, il ne se contenta pas de continuer à nous mettre sur le gril, sur des sujets d’importance majeure. II demanda à Henri, en moyenne une fois par mois, de lui donner autour d’un café très matinal un véritable cours professionnel sur une liste de questions où il ne se sentait pas suffisamment ferré : balance des paiements, équilibre extérieur, taux de change, système monétaire européen, tout le nécessaire y passa. Combien de Premiers Ministres ont su consentir un tel effort de formation continue ? Nous étions, Henri et moi, très impressionnés par la façon, modeste mais très exigeante et résolue, dont il abordait des territoires pour lui assez nouveaux. Après les Assises du Socialisme, je fus chargé d’une nouvelle fonction. Je fus investi par Pierre d’une sorte d’ambassade permanente auprès de la rocardie. Ainsi fus-je bientôt invité permanent au déjeuner hebdomadaire boulevard Raspail qui, autour de Michel Rocard, rassemblait ses amis politiques : Tony Dreyfus, Christian Blanc, Jean-Paul Huchon, Robert Chapuis, Louis Le Pensec, Jean Le Garrec, Pierre-Yves Cossé… Et Michèle Rocard, la femme de Michel, dont il devait bientôt divorcer. J’étais, dans cet univers, plutôt à l’aise intellectuellement. Mais cette fréquentation régulière me valut bientôt le qualificatif de rocardien, ce qui ne pouvait que rendre plus difficile mes relations avec les conventionnels en général et François Mitterrand en particulier. L’accusation, probablement partagée par quelques membres du courant Mauroy (et en particulier Pierre Bérégovoy) était infondée. Quelque sympathie que j’avais pour certaines de ses idées (pas toutes), je n’ai jamais été convaincu par Michel Rocard.

J’ai mis du temps à comprendre pourquoi. Son arrivée au PS avait conduit à une certaine crispation. La gauche du parti ne voulait pas d’une formation qui n’aurait été que social-¬démocrate. Je discutais donc souvent de politique pure avec Marie-Jo Pontillon, qui partageait mes sympathies pour les rocardiens, et Pierre lui-même. Quelle ne fut pas ma surprise, un soir de l’automne 1977, alors que, sortant d’une réunion, nous devisions tous deux au bord d’un trottoir parisien, de l’entendre me dire tout à trac : « C’est quand même dommage. Au moment où tout était réuni pour que nous puissions gagner, Georges Marchais a décidé de dénoncer l’union de la gauche. Le programme commun est mort ». Surpris du caractère définitif de l’affirmation, je me demandais d’où il tenait ses informations dont rien n’avait encore filtré sur la place publique. Quelques semaines plus tard, elles étaient confirmées. La gauche connut un échec douloureux aux élections législatives suivantes, en 1978.

Comme souvent dans la difficulté, les lignes de partage à l’intérieur du PS devinrent beaucoup plus accusées, Les conventionnels, sous la conduite de Pierre Joxe, lancèrent une offensive idéologique : si nous avions échoué à convaincre Le Parti Communiste, c’est que nous n’étions pas assez à gauche. Jean-Pierre Chevènement, bien entendu, pensait de même. En face, les rocardiens s’étaient retranchés dans un courant fortement constitué, attisant ainsi les critiques à leur égard. Pierre Mauroy, bien entendu, se battait pour l’unité du parti et ne pouvait accepter la mise à l’écart de se composante sociale-démocrate, au nom d’un virage « tout à gauche » dont il pressentait les effets. Mais Michel Rocard ne lui facilitait pas la tâche. Alors que Pierre ne se préoccupait que de défendre ses idées, de faire partager ses convictions afin de conduire la gauche à une victoire collective, sans se préoccuper outre-mesure de son destin personnel (sans doute avait-il assez confiance en lui pour ne pas nourrir trop d’inquiétude à cet égard), Michel Rocard m’apparut de plus en plus mettre sa pensée politique au service son ambition. Lui-même, ses amis proches, son courant tout entier étaient convaincus que la gauche ne pouvait accéder au pouvoir que si Michel Rocard devenait son champion a une élection présidentielle qu’il allait bien entendu gagner. Son narcissisme assez développé lui interdisait d’envisager d’autres hypothèses et, contrairement à Pierre, il écoutait assez peu qui n’était pas de son avis. En bref, son ego passait avant la nécessité d’une construction commune, ce qui expliquait pour partie les phénomènes de rejet qu’il suscitait. Le défaut est certes commun chez beaucoup d’hommes politiques, comme on ne le voit que trop aujourd’hui. Avec Le temps, il me devint de plus en plus insupportable. Le congrès de Metz, au printemps 1979, fut lourdement perdu. La social-démocratie était en déroute. Je reçus quelques jours après une lettre fort sèche de François Mitterrand m’informant que j’étais destitué de ma fonction de délégué à la ville. Je trouvai le procédé peu élégant, tout en sachant que cela n’avait aucune importance.

Le programme économique du parti fut rédigé par Laurent Fabius et Jacques Attali. On nageait dans l’irréalisme, pour ne pas dire la démagogie. Nous continuions, Henri Guillaume et moi, à discuter avec Pierre et à lui rédiger des articles, où nous essayions de l’aider à défendre une ligne plus réaliste. Un premier, fort long, parut sur deux jours dans Le Monde, sous sa signature. Nous en préparâmes un second quelques mois plus tard. Notre thèse, fortement affirmée, était que le pays avait certes besoin d’une relance mais par l’investissement, non par la consommation. Bien sûr, elle allait à l’encontre de ce qui était en train de devenir le programme officiel du futur candidat, François Mitterrand : la transgression, de notre part, était parfaitement assumée. Quand on regarde la situation de la France aujourd’hui, on se rend compte que cette vérité est hélas toujours d’actualité : rien de nouveau sous le soleil.

Pierre lut le papier avec beaucoup d’attention, et nous eûmes avec lui plusieurs entretiens où il demanda des amendements destinés manifestement à arrondir des angles qu’il devait trouver trop aigus. Sans doute ne voulait-il pas se mettre trop ouvertement en opposition avec François Mitterrand : à l’époque nous ignorions tout de l’accord passé entre eux, qui faisait de Pierre Mauroy un futur Premier Ministre. Refusant de dénaturer notre pensée, nous finîmes, devant une nouvelle demande d’atténuation, par retirer notre proposition que nous publiâmes sous notre nom dans, je crois, la Revue Politique et Parlementaire. Autant dire que le texte demeura strictement confidentiel. Mais, d’une certaine manière, cette discussion « à blanc » fut une répétition de celle que nous allions avoir avec Le Premier Ministre en 1982 et 1983. Sans le savoir, nous nous étions préparés à l’exercice. A partir de cet instant, et pendant plusieurs mois, Henri et moi-même décidâmes de nous retirer du jeu. A quoi pouvions-nous servir, si l’illusion devenait la valeur à la mode ? Nous pensions tous deux que les réveils allaient être fort difficiles, et qu’il valait mieux rester à l’écart d’une entreprise aussi trompeuse. Nous arrêtâmes de militer.

Pierre nous rattrapa lui-même par le col. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, il nous invita d’autorité à un déjeuner où étaient réunis ses amis les plus proches. Ce fut extraordinairement chaleureux. « Assez boudé », tel était le message. Les choses devinrent très sérieuses après l’élection de François Mitterrand Le 10 mai 1981. Le premier mercredi ou jeudi suivant, Pierre nous invita, Michel Delebarre, Henri Guillaume et moi-même a diner. Nous comprîmes alors qu’il allait devenir Premier Ministre : « Michel, dit-il, s’occupera des questions de défense et de sécurité et continuera à faire la liaison avec Lille. Jean, tu seras directeur-adjoint du cabinet et Henri conseiller pour l’économie ». « Et le directeur de cabinet ? », dit l’un de nous. « II faut qu’on le choisisse ensemble » répondit-il simplement. Nous n’avions jamais, absolument jamais, discuté de ces questions auparavant.

Cette nuit-là, je dormis fort mal. Le 21 mai, j’accompagnai Pierre Mauroy à Matignon, pour la passation de pouvoirs avec Raymond Barre. La suite est un autre récit.

Jean Peyrelevade
Carqueiranne, novembre 2016