Les engagements internationaux de Pierre Mauroy


Pierre Mauroy est sans aucun doute le Premier ministre qui s’est le plus investi dans l’action diplomatique et les relations internationales de notre pays. Pas moins d’une vingtaine de voyages et de rencontres à l’étranger, sur tous les continents, durant les trois années passées à Matignon. Cette incursion dans le « domaine réservé » s’est faite bien sûr, avec l’assentiment et les encouragements du président de la République. Les relations de confiance et d’estime, ainsi qu’une amitié respectueuse entre les deux hommes  – les deux têtes de l’exécutif – ne se sont jamais démenties durant les trente années de leur collaboration commune.

François Mitterrand n’avait rien oublié de l’aide que Pierre Mauroy lui avait apportée non seulement dans la conquête et la construction du parti socialiste mais aussi pour se faire admettre au sein de la grande famille socialiste internationale, qui, au départ, restait plutôt méfiante à l’égard de l’homme et de la politique d’union de la gauche. Alors que Pierre Mauroy disposait déjà d’un solide réseau d’amis et de relations forgé durant les vingt années précédentes par de nombreux voyages et rencontres.

Il faut préciser que Pierre Mauroy incarne cette génération de militants pour qui l’internationalisme fait partie des fondamentaux de la doxa socialiste. Une  génération d’hommes et de femmes dont l’adolescence s’est déroulée durant la guerre et l’occupation et qui sont avides de reconstruire le monde – et d’abord l’Europe – sur des bases de paix et de solidarité.

Tout commence à Berlin en 1948 au cours d’un voyage avec les jeunesses socialistes. Pierre Mauroy a largement relaté dans ses Mémoires le choc de la découverte de cette ville folle et ses longues discussions avec Ernst Reuter, rescapé des camps nazis, qui en était le maire. Une telle rencontre entre ce vieux militant qui n’avait rien perdu de ses convictions et de son enthousiasme et le jeune responsable socialiste ne pouvait que conforter ce dernier dans sa volonté  de travailler à la réconciliation franco allemande et à la construction européenne.

Il reviendra très souvent en Allemagne, en Autriche, en Suède et en Grande -Bretagne où il entretiendra partout, au sein de la famille social-démocrate européenne, de solides et fidèles amitiés.

Ses responsabilités à la tête des Jeunesse socialistes le conduiront également à visiter d’autres continents, notamment à nouer de solides relations  en Amérique Latine avec José Pepes Figuera, figure légendaire au Costa Rica, avec Habib Bourguiba en Tunisie et avec Lamine Gueye au Sénégal, sans parler de ses rencontres en Algérie où il recevra plus tard, en tant que Premier ministre, un accueil particulièrement chaleureux. Il tirera de tous ces contacts l’idée que l’émancipation des peuples et la nécessaire liaison entre développement économique et démocratie politique constituent les clés d’un monde plus harmonieux.

Dans toutes les structures qu’il a créées – et chacun sait qu’il en a créé un grand nombre – la dimension internationale était présente non comme un accessit mais comme un complément indispensable à toute réflexion ou action.

Ainsi en est il de la Fédération Léo Lagrange, cette association d’éducation populaire qui a été un véritable laboratoire de la citoyenneté et de l’engagement de la jeunesse, qu’il a fondée en 1951 et animée pendant plus de quinze  ans (on a calculé qu’au moins un tiers des députés socialistes élus en 1981 étaient passés par les clubs et foyers Léo Lagrange).

Il a créé le BLAM (bureau des liaisons africaines et malgaches) et le Bureau franco-allemand de la jeunesse, structures qui ont permis la multiplication des accueils et des échanges en France. Ce mouvement s’accélèrera à partir de 1958 avec de jeunes Algériens et africains francophones qui, plus tard, exerceront de hautes responsabilités dans leur pays et en 1963, après la signature du Traité franco-allemand, la fédération Léo Lagrange deviendra l’un des principaux partenaires de l’Office franco-allemand de la Jeunesse (Pierre Mauroy en sera l’un des administrateurs).

La démarche prévaudra lorsqu’il créera en 1965 le CEDEP (courant interne au sein de la SFIO en contrepoids du CERES de J.P Chevènement) en renforçant la liaison avec les sociaux démocrates européens et le parti travailliste israélien.

Tous ces acquis seront très utiles lors de la création du PS d’Epinay pour en assurer la crédibilité internationale : Pierre Mauroy a dû user de toute son influence pour que le nouveau parti adhère à l’Internationale Socialiste (cette adhésion ne fut acquise que d’une voix au comité directeur) et mobiliser son réseau international pour transformer l’hostilité des autres partis socialistes à l’égard de la stratégie d’union de la gauche en une simple attitude circonspecte. Il fut aidé en cela par un de ses proches, Robert Pontillon, expert reconnu des affaires internationales.

Au cours de la décennie qui va d’Epinay à Matignon, Pierre Mauroy aura maintes occasions (voyages, délégations ,missions ) d’asseoir son autorité dans le cercle des dirigeants socialistes étrangers, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Il se verra ainsi confier le soin de transmettre à Golda Meir un message d’Anouar el Sadate visant à progresser dans la recherche d’un accord de paix au Proche Orient(1973). De la même manière, en 1975, il sera l’un des interlocuteurs désigné par les deux parties pour trouver une solution honorable favorisant l’émigration des juifs d’URSS .

C’est ce savoir faire que François Mitterrand utilisera habilement en laissant à son Premier ministre une certaine latitude dans les relations diplomatiques :

Il a défriché le terrain avec Margaret Thatcher grâce à la position adoptée lors de la guerre des Malouines, ce qui lui sera très utile par la suite pour faire aboutir le projet de tunnel sous la Manche ; il a veillé à ce que l’Iran ne submerge pas l’Irak dans leur conflit meurtrier pour éviter une déstabilisation complète de la région ; il a permis l’exfiltration de Yasser Arafat de Beyrouth après l’invasion de ce pays par les troupes du général Sharon pour préserver les chances d’un futur dialogue ; après l’attentat contre l’ambassade de France à  Beyrouth, il a réuni toutes les communautés libanaises pour les exhorter à discuter de la paix ;assisté d’Antoine Blanca, l’un de ses vieux amis, ambassadeur itinérant en Amérique latine, il a pris les initiatives nécessaires pour récupérer et déférer Klaus Barbie à son procès ; il a réuni les cinq Premiers ministres d’Europe du sud (Italie, Espagne ,Grèce, Portugal ) – constellation inédite – pour renforcer la coopération entre ces pays et préparer leur entrée, pour trois d’entre eux, à la Communauté économique européenne en 1986.

Contrairement à ce qui a été dit, la relation franco-allemande à laquelle Pierre Mauroy est toujours resté attaché, on le verra plus loin, était une priorité de son gouvernement. Il serait plus juste de dire qu’elle restait l’apanage du président de la République dans son grand dessein de la construction européenne. Dessein partagé, pour lequel Pierre Mauroy est resté intransigeant et où il a eu finalement gain de cause quand il a failli être remis en question en 1983

Les voyages effectués aux Amériques, en Afrique et en Asie, les sommets internationaux où il a représenté le président de la République (à l’OTAN à Bonn, au sommet franco allemand à Stuttgart, au conseil franco britannique à Edimbourg ou encore à l’assemblée générale des Nations Unies* à New-York ) ont renforcé sa stature internationale

Dès lors, il n’est guère étonnant que Pierre Mauroy ait choisi de s’investir dans la Fédération Mondiale des Villes Jumelées (FMVJ) après son départ de Matignon. Il donnera un nouveau souffle à cette vénérable association en la transformant en véritable outil de coopération au service du développement et de la solidarité, à l’instar de ce qu’il avait fait à Lille où il n’avait pas simplement multiplié les jumelages traditionnels mais leur avait donné un contenu significatif (citons en exemple l’édification de la Maison de Lille à Saint Louis du Sénégal).

C’est à cette époque qu’il sillonnera l’Amérique latine, du Pérou ,(pour aider le maire de El Salvador, Miguel Azcuetta, un bidonville autogéré de 400000 habitants), à Rio ou Sao Paulo, Cordoba en Argentine ou Santiago du Chili. Mais ce qui marquera le plus son mandat de président de la FMVJ, ce sera l’organisation de la rencontre de Gorée : plus de cinq cent maires du monde entier réunis toute une journée et toute une nuit, sur cette ile symbole de

*où il retrouvera le Premier ministre chinois Zhao Ziyang dont il s’était fait l’ami, et qui l’invitera en Chine un an après qu’il eût quitté Matignon. Limogé après les évènements de la place Tien An Men, Pierre Mauroy prendra régulièrement des nouvelles de son sort.

l’esclavage, entourés d’artistes et de chanteurs militants, pour manifester leur opposition à l’apartheid et leur solidarité avec Nelson Mandela. En 1990, celui-ci rappellera à Pierre Mauroy le soutien que lui avait apporté du fond de sa cellule de Robben Island l’écho de cette manifestation.*

Pierre Mauroy a toujours cru dans la forte capacité des maires et des pouvoirs locaux à transformer les rapports entre les peuples, y compris en matière de relations internationales, parce que ces « praticiens de la solidarité » sont au plus près des préoccupations des concitoyens et de ce qu’il appelait le « socialisme du quotidien»**.

Dans la période où il exerce la fonction de premier secrétaire du parti socialiste , le monde subit de profonds bouleversements : répression à Pékin, chute du mur de Berlin, putsch à Moscou, première guerre d’Irak, dislocation du rideau de fer et du Pacte de Varsovie. Sur tous les évènements en Allemagne et en Europe de l’Est, Pierre Mauroy aura une position beaucoup plus allante que la diplomatie française. Sans doute parce qu’il comprend mieux, par  expérience, les pays, les dirigeants, leurs sensibilités et leurs aspirations. Il soutiendra les positions de Willy Brandt et d’Helmut Kohl sur la réunification allemande. Il ira à Moscou exprimer son soutien à Mikhail Gorbatchev sur lequel il a fondé l’espoir, tant attendu, d’un communisme se rapprochant d’une pratique social-démocrate. Il se déplacera à Varsovie, y rencontrera Lech Walesa et le général Jaruzelski ***.

Il est mandaté par le président Mitterrand pour expliquer dans les trois pays du Maghreb l’engagement de la France  dans le conflit irakien. A Tunis, il rencontre Yasser Arafat .Il se rend à Tel Aviv avec une délégation du PS et avec Jean Michel Rosenfeld – un autre de ses fidèles compagnons – pour vivre avec le peuple israélien la menace des  missiles irakiens.

Cet activisme n’est pas seulement dicté par la rapidité de la succession des évènements. Il correspond à son goût profond, son « péché mignon », comme dirait Antoine Blanca, des relations internationales. Il est aussi un puissant dérivatif à la gestion d’un parti socialiste en proie (déjà ou encore ?) à ses vieux démons de la division. C’est pourquoi il saisira sans attendre la proposition de Willy Brandt de lui succéder à la tête de l’Internationale socialiste. Celui-ci souhaitait que ce soit un Français qui lui succédât à la présidence de cette organisation, la plus ancienne et la plus grande des organisations politiques internationales. Willy Brandt et Pierre Mauroy se connaissaient et s’appréciaient depuis plus de trente ans, depuis les congrès du SPD en Allemagne, le travail en commun à la commission politique du parlement européen,  les missions de l’IS dans différents pays à la fin des années 80. Une véritable amitié les unissait****.

* Pierre Mauroy sera invité conjointement par Nelson Mandela et Frederik de Klerk en Afrique du Sud en 1993 pour fluidifier le dialogue etla réconciliation entre les deux communautés

**Lorsqu’il deviendra président de l’internationale socialiste, il créera à coté des comités régionaux ou thématiques un comité des élus locaux pour concrétiser cette réflexion.

***le premier voyage à l’étranger de Pierre Mauroy Premier ministre devait être la Pologne, voyage qui fut annulé en raison du coup d’Etat de décembre 1981.

****Pierre Mauroy et moi-même seront les seuls dont Willy Brandt souhaitera la visite quelques jours avant sa mort.

Dans ses Mémoires, Pierre Mauroy a largement décrit son émotion, sa joie et sa fierté de se trouver à la direction de l’Internationale, de retrouver à Berlin des leaders avec lesquels il avait déjà travaillé : Yitzak Rabin, Yasser Arafat, Mikhail Gorbatchev, pour ne citer que ceux là.

Sa première tâche fut de rassembler dans cette institution tous les membres épars de la famille socialiste, c’est-à-dire les anciens partis communistes  d’Europe de l’Est et de revenir aux fondamentaux de la 2ème Internationale, celle de Jaurès. Et cela malgré les réticences des sociaux-démocrates européens. La conjoncture de tous les mouvements  dans cette partie de l’Europe l’y a beaucoup aidé.

Le deuxième objectif était de poursuivre l’élargissement de l’organisation, déjà bien engagé par Willy Brandt, vers d’autres continents, l’Amérique Latine et l’Afrique notamment. Pour ce faire, il a multiplié les réunions à travers le monde pour apporter le soutien d’une grande organisation aux démocraties naissantes et favorisé l’émergence de nouveaux partis se réclamant des valeurs du socialisme démocratique. Il aura la satisfaction de voir le parti de Nelson Mandela, l’ANC , rejoindre la famille. A l’issue de son mandat de sept ans, il aura multiplié par deux le nombre de partis et organisations membres de l’Internationale, présente désormais dans un peu plus de cent pays.

Dans le même esprit il renouera le dialogue avec la Chine de Yang Ze Min et avec Fidel Castro à Cuba*. Parallèlement il crée la Fondation Jean-Jaurès pour doter le mouvement socialiste français d’un outil de coopération internationale, à l’instar des autres grandes démocraties européennes. Indépendante financièrement et organiquement du parti socialiste, la fondation mène de nombreuses actions de formation et d’échanges sur la création et l’organisation  de sociétés démocratiques dans l’est européen, l’Afrique francophone et lusophone, l’Amérique centrale et du Sud, en Afghanistan et au Kurdistan irakien. Elle a également participé sous l’impulsion de Pierre Mauroy et en sa présence à tous les sommets sur l’Environnement, ce qu’elle poursuit de nos jours…

En guise de conclusion, je ne sais pas si la relation de cet itinéraire international d’une personnalité aussi exceptionnelle que Pierre Mauroy aura traduit la cohérence de toute son action au service de convictions acquises dans ses jeunes années. Pour moi qui ai été un ami et un collaborateur pendant cinquante ans, la difficulté consiste, sans viser à l’exhaustivité, à faire un choix pertinent parmi toutes les initiatives et les réalisations qui pourraient illustrer la continuité et la fidélité à ses engagements.

*Aucun participant n’oubliera la joute homérique entre ces deux magiciens du verbe qui dura deux fois six heures !

Cette fidélité, c’est ce qui caractérise Pierre Mauroy : l’internationalisme consubstantiel de l’engagement socialiste, le rassemblement de la famille socialiste séparée depuis 1917, la construction européenne comme facteur de paix et de progrès sur le vieux continent, l’émancipation et l’autodétermination  des peuples, la coopération et le développement qui sont indissociables, le dialogue plutôt que l’épreuve de forces et la solidarité face aux grands défis du monde contemporain

Fidélité aussi dans ses amitiés : François Mitterrand bien sûr, mais aussi Willy Brandt, Mikhaïl Gorbatchev, Nelson Mandela, Yitzak Rabin, Golda Meir, Léopold Senghor et bien d’autres qu’il estime ou admire. En retour, son sens du dialogue, sa sincérité, la puissance de son verbe lui vaudront la confiance et le respect de tous ses interlocuteurs internationaux.

« Le monde est mon village », avait-il coutume de dire. Il a servi les deux avec la même passion.

Michel Thauvin
Mars 2016