A quelques jours des élections municipales qui se tiendront les 15 et 22 mars 2026 dans notre pays, l’Institut Pierre Mauroy publie ici deux textes qui devraient contribuer à alimenter la réflexion de ses membres sur l’importance de cet événement dans l’évolution actuelle de la vie politique française : le premier intitulé « Pierre Mauroy, maire de Lille », rédigé par Jacques Staniec, professeur d’histoire honoraire en khâgne et membre du conseil d’administration de l’Institut, dresse le bilan de l’action conduite par l’ancien Premier ministre à l’hôtel de ville de Lille pendant ses mandats successifs tandis que le second, présenté par Ernst Stetter, économiste et ancien secrétaire général de la Fondation européenne d’Études Progressistes, évoque la percée de l’extrême-droite lors des élections municipales qui se sont déroulées en Allemagne il y a quelques mois.
Rassemblés par Ghislaine Toutain, secrétaire de l’Institut, ces deux textes ont été prononcés, le 18 octobre dernier, lors du colloque annuel 2025 de notre association qui avait pour thème : « Les municipalités, actrices de la transformation de la société ».

ELECTIONS MUNICIPALES DE MARS 2026
A l’approche des élections municipales de mars 2026, nous publions deux interventions éclairantes sur l’importance de ces élections faites lors du colloque annuel de l’Institut le 18 octobre dernier qui avait pour thème : « Les municipalités, actrices de la transformation de la société ».
La première, celle de Jacques Staniec, professeur d’histoire honoraire en Khâgne et membre du conseil d’administration de l’IPM, a porté sur « Pierre Mauroy, maire de Lille ». La seconde, celle d’Ernst Stetter, économiste et ancien secrétaire général de la Fondation Européenne d’Études Progressistes (FEPS), fait le point sur les élections municipales qui se sont tenues récemment en Allemagne.
Pierre Mauroy, maire de Lille : un rêveur de ville
Jacques Staniec rappelle que « parmi tous les mandats électifs qu’il a exercés, Pierre Mauroy privilégiait celui de premier magistrat de Lille » qu’il a continué d’exercer même lorsqu’il était Premier ministre. Maire de Lille de 1973 à 2001, l’action que Pierre Mauroy a conduite pendant ces vingt-huit années dans sa ville constitue un modèle de volontarisme et de mise en place d’une politique de démocratie locale participative plus que jamais important de poursuivre par les prochains élus municipaux.

« Je suis un rêveur de ville », écrit Pierre Mauroy, dans l’ouvrage qu’il fait paraître en 1994, Héritiers de l’avenir. Il est vrai que, de tous les mandats électifs qu’il a exercés, il privilégiait celui de premier magistrat de Lille. Arrivé à Lille en 1971, il va occuper le fauteuil majoral de 1973 à 2001. Dans cette longue période, il me semble que l’on peut distinguer deux séquences qui se succèdent chronologiquement.
La première va de 1971 jusqu’à 1984. Pierre Mauroy est élu en 1971 sur la liste emmenée par le maire socialiste sortant, Augustin Laurent. Il devient immédiatement premier adjoint avant d’être élu maire en 1973. Il cumulera cette fonction avec celle de Premier ministre de 1981 à 1984. Deux termes caractérisent cette période : contraintes et volontarisme. La séquence qui s’ouvre en 1984 et se prolonge jusqu’en 2001, lorsque Pierre Mauroy cède le fauteuil majoral à Martine Aubry, est marquée par un grand dynamisme et un élargissement des perspectives pour la politique municipale qu’il impulse.
1971-1984 : Lille, un acteur de la transformation de la société
Lorsque Pierre Mauroy accepte la proposition d’Augustin Laurent de venir s’installer à Lille pour lui succéder, il doit faire face à des résistances : ce successeur venu de l’extérieur contrarie les ambitions de certains. On citera simplement Arthur Notebart, maire de Lomme, qui avait l’ambition de devenir maire de Lille. Augustin Laurent le choisit cependant comme son successeur à la présidence de la nouvelle Communauté urbaine de Lille, créée en 1967. Arthur Notebart va en faire un levier politique important pour développer son influence et contrarier certains projets de Pierre Mauroy, en matière de restructuration urbaine. On rappellera simplement que cette période est marquée par la création de la ville nouvelle de Villeneuve d’Ascq dont Pierre Mauroy souhaitait la fusion avec Lille. Les difficultés ne sont pas que politiques : la ville de Lille se dépeuple car elle perd 20 000 habitants entre les recensements de 1962 et de 1975 ; le tissu urbain est vétuste et la ville manque de logements.
Face à ces contraintes, Pierre Mauroy va faire preuve d’une grande habileté politique. Il réussit d’abord à élargir sa majorité vers la gauche. Lille était gouvernée par une coalition de type « troisième force » regroupant la SFIO avec d’autres groupes de centre-gauche (les radicaux) et de centre-droit (le courant démocrate-chrétien en particulier). Dans une décennie marquée par l’union de la gauche (c’est l’époque du Programme commun), il intègre le Parti communiste dans sa majorité en 1977, tout en gardant des représentants des anciens courants politiques devenus des « personnalités ». Toutes les villes socialistes n’ont pas réussi cette conversion comme l’atteste l’exemple de Marseille. Il réussit surtout à s’enraciner dans le milieu socialiste local par une présence et une implication fortes dans une section socialiste très marquée par ses traditions ouvrières. Il se constitue aussi un réseau de collaborateurs dévoués et efficaces et noue avec eux des relations de confiance.
De nombreux exemples illustrent le volontarisme dont il fait preuve. Pierre Mauroy a la charge du logement et de la politique urbaine lorsqu’il devient adjoint en 1971 et ces questions continuent d’accaparer son attention quand il est maire. Il promeut une politique de construction de logements particulièrement ambitieuse pour stopper l’hémorragie démographique : plus de 1 000 logements sont construits annuellement pendant la première décennie de son majorat. Il amorce également la restructuration du centre-ville. L’opération urbaine la plus emblématique de son action est sans doute la construction de l’immeuble du Nouveau Siècle : il s’agit de la création d’un auditorium pour l’Orchestre national de Lille afin de permettre un large accès à la culture musicale, doublée de la construction de logements dont une partie significative sont de type HLM. Des cellules commerciales permettent aussi de dynamiser le commerce dans ce quartier central. Passionné par les questions de décentralisation et de démocratie locale, Pierre Mauroy impulse aussi une politique de démocratie participative, bien avant que des lois soient votées sur ce sujet. Dès 1978, il met en place les premiers conseils de quartier afin de favoriser l’implication des citoyens dans la vie municipale. On pourrait aussi évoquer la mise en place d’une politique de réduction du temps de travail pour le personnel municipal : en 1982, tous les fonctionnaires de la ville passent aux 35 heures sans diminution de salaire. Avec les moyens limités dont il dispose alors, Pierre Mauroy va faire de la municipalité qu’il dirige un acteur de la transformation de la société.
1984-2001 : Lille, grande métropole européenne
Une seconde séquence s’ouvre en juillet 1984, quand il quitte l’Hôtel Matignon. Le contexte est naturellement différent puisque les lois de décentralisation accroissent considérablement les marges de manœuvre des élus locaux. D’autre part, son statut d’ancien Premier ministre va faciliter l’avancement des dossiers dans lesquels il s’implique.
Son autorité politique est renforcée également car il cumule, à partir de 1989, la fonction de maire de Lille et celle de président de la Communauté urbaine, en évinçant Arthur Notebart. Il réussit parallèlement à élargir sa majorité en y intégrant le courant écologiste à partir des élections municipales de 1989. Pour gérer ces deux institutions, il peut s’appuyer sur le noyau stable de collaborateurs déjà mis en place et à qui il laisse une grande autonomie à partir des directives qu’il fixe. En effet, Pierre Mauroy s’investit alors beaucoup dans les questions internationales à travers les deux fonctions qu’il va exercer : la présidence de la Fédération mondiale des villes jumelées de 1984 à 1992, puis celle de l’Internationale socialiste de 1992 à 1999.
La créativité évoquée précédemment peut s’illustrer dans le domaine du logement. Pierre Mauroy est convaincu de son importance pour l’insertion sociale. En 1987, est créé le dispositif OSLO (Organisme social du logement). Il s’agit d’une structure d’aide à l’accès au logement, sous forme de prêts bonifiés pour les personnes en difficulté sociale. Le dispositif est enrichi en 1997 par la création du SARL, un dispositif chargé d’accompagner les jeunes sans domicile stable.
L’élargissement des perspectives va consister à profiter des opportunités offertes par la construction de la liaison transManche. Pierre Mauroy s’était beaucoup impliqué dans les négociations du traité franco-britannique, finalement signé en 1986. Il en fait autant pour obtenir de la SNCF que Lille soit une étape majeure de la nouvelle ligne de TGV qui est construite. La nouvelle gare de Lille-Europe est inaugurée en 1994, tandis qu’un nouveau quartier d’affaires émerge rapidement. Il entraîne la création de plus de 14 000 emplois directs. Très inquiet de la désindustrialisation de la ville, Pierre Mauroy est fier de ce qu’il appelle la « turbine tertiaire ». Elle consacre le statut de la ville en tant que grande métropole européenne.
La décentralisation, facteur de prospérité pour les collectivités locales
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la candidature olympique de Lille qui est lancée en 1995 avec l’objectif d’accueillir les Jeux de 2004. Lancée par le comité Grand Lille et portée par Pierre Mauroy, elle obtient de porter la candidature de la France face à Lyon. Cette candidature échoue en 1997 ; cependant, l’engouement populaire qu’elle a suscité est remarquable tout comme sa capacité à fédérer les énergies de la Communauté urbaine de Lille.
Pierre Mauroy écrivait dans ses Mémoires, parus en 2003 : « La décentralisation, ce n’est pas seulement de l’administration, c’est davantage encore du développement et une capacité des élus à amener à la prospérité les collectivités qu’ils animent. »
En tant que maire, comme dans toutes les fonctions qu’il a occupées, tant sur le plan national qu’international, Pierre Mauroy était animé des mêmes valeurs.
Jacques Staniec
En Allemagne, reconquérir la confiance des citoyens au niveau municipal
Ernst Stetter décrit dans ce texte la montée, difficilement explicable pour lui, du parti d’extrême-droite, l’AfD (Alternative für Deutschland), en Allemagne à l’occasion des élections municipales de septembre 2025 en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Cette montée est en partie due, selon l’auteur, au sentiment des citoyens de ne plus être reconnus en tant qu’individus. Un véritable défi adressé aux sociaux-démocrates pour qui la reconquête de la confiance des citoyens doit se faire principalement au niveau municipal. Une approche à prendre en compte en France.

Les récentes élections municipales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie ont montré que le SPD avait du mal à conserver ses bastions traditionnels. Autrefois majoritaire dans la région, le parti a recueilli aujourd’hui à peine 20 % des voix, alors que l’AfD gagne en influence dans les conseils municipaux, bien qu’elle n’ait pas encore conquis de mairies.
La montée de l’extrême-droite : une forme de légitime défense ?
Il est simpliste de qualifier l’AfD de résurgence du national-socialisme et du fascisme. Malgré des manifestations massives, l’ascension du parti reste toujours inexpliquée malgré des études innombrables et des arguments répétés. La peur de la relégation, la nostalgie allemande, l’opposition à l’immigration, la colère face aux écoles délabrées et aux trains en retard, ainsi que la déception envers une politique de tutelle incapable de répondre à ces préoccupations, sont souvent citées comme raisons de la montée des extrémistes. Cependant, cela n’explique pas pourquoi tant de personnes votent pour un parti qui cherche à ébranler les fondements de la démocratie allemande.
Les partis politiques traditionnels ont-ils échoué, si de nombreux citoyens inquiets votent pour l’AfD ? Certains se demandent s’il y a une part de vérité dans l’argumentation des extrémistes de droite. Pour de nombreux citoyens, voter pour l’AfD semble être la seule solution face à une expérience continue de mépris et d’impuissance. Le vote AfD est perçu comme une forme de légitime défense, proche du malentendu plébiscitaire de la démocratie. Ainsi, n’est-on pas loin de penser qu’il vaut mieux essayer une fois avec l’AfD, car selon cet argument, la situation ne peut pas être pire.
Réaliser la nouvelle complexité de nos sociétés
Cependant, il ne faut pas se montrer naïf. Les analyses du succès de la droite, non seulement en Allemagne, mais aussi en Europe et dans le monde, ignorent souvent la complexité nouvelle de nos sociétés et le sentiment des citoyens de ne plus être reconnus en tant qu’individus. L’individu se retrouve très souvent confronté à une nouvelle dépendance envers la technologie, la science ou le système juridique et administratif, ce qui contraste avec la promesse de liberté et d’une modernité éclairée. En plus, échapper à l’État administratif et réglementaire est difficile. Cependant, ne faut-il pas admettre que le citoyen demande un État plus interventionniste et protecteur face à cette complexité du système ?
Le succès de l’AfD n’aurait pas été possible si les institutions sociales et politiques traditionnelles, comme les associations, les partis politiques, les syndicats, les églises aussi, pouvaient encore unir la majorité des citoyens. Leur capacité est désormais limitée et l’AfD en profite. Si vous avez à Gelsenkirchen un taux de chômage parmi les jeunes de plus de 30 % et un total de 40 % de la population avec un contexte migratoire, la reconquête est, pour le moins, difficile.
Raison pour laquelle, pour les sociaux-démocrates, la reconquête de la confiance doit commencer tout d’abord et en premier lieu au niveau municipal. Il est essentiel de sensibiliser davantage, d’écouter et de proposer des solutions aux problèmes quotidiens, comme par exemple assurer simplement la propreté des trottoirs. Malgré des procédures complexes, la volonté commune doit être déterminée en impliquant des représentants issus de toutes les couches de la population pour entamer des processus clairs et compréhensibles, et ne pas se faire envier par une sorte de volonté par « le » peuple qui s’exprime surtout par des médias sociaux. Les médias sociaux, où chacun peut devenir le leader de son propre empire d’opinion, ne sont pas la solution à la crise de la démocratie. À mon avis, là est le véritable défi pour nous, en tant que sociaux-démocrates.

