Inspecteur général honoraire de l’Education nationale et ancien directeur général de l’Enseignement scolaire, Jean-Paul Delahaye est l’auteur de plusieurs rapports sur les inégalités sociales qui persistent dans le système éducatif de notre pays. Un sujet qu’il avait longuement développé lors du colloque organisé en octobre 2024 par l’Institut Pierre Mauroy et consacré aux problèmes de l’éducation dans notre pays. Il y revient, cette année, mais sous la forme, cette fois-ci, d’un roman intitulé Frapper les pauvres dans lequel il compare la situation de deux jeunes de banlieue qui ont la chance d’être acceptés dans un bon lycée de la capitale et celle de deux de leurs camarades qui ont continué à suivre leur scolarité dans un lycée professionnel de Clichy-sous-Bois.
Secrétaire de l’Institut Pierre Mauroy, Ghislaine Toutain s’est entretenue avec l’auteur sur le contenu de son ouvrage.
Frapper les pauvres par Jean-Paul Delahaye
L’espoir d’une prise de conscience collective
Jean-Paul Delahaye est inspecteur général de l’Education nationale honoraire et ancien directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de l’Education nationale. Il est intervenu lors du colloque d’octobre 2024 de l’Institut Pierre Mauroy qui portait sur le thème : « Les socialistes et l’éducation, d’hier à aujourd’hui ». Il vient de publier aux Editions de la Librairie du Labyrinthe son premier roman intitulé « Frapper les pauvres » *. Il s’agit pour l’auteur, très sensible depuis toujours aux inégalités sociales et scolaires en France, de les dénoncer à travers la détresse sociale et scolaire de Dylan, Elsa, Brandon et Myriam, quatre jeunes des milieux populaires qui vivent à Clichy-sous-Bois. Deux personnages, Dylan et Brandon, pourront entrer dans un prestigieux lycée parisien, découvrant alors les différences énormes des conditions d’études dans ce lycée comparées à celles des élèves de Clichy.
Le roman se poursuit par le récit d’une action de révolte qui sera menée par des élèves de Clichy et de Paris pour tenter d’accorder les mêmes droits à tous les élèves en France, sans grand succès cependant. Pour autant, écrit Jean-Paul Delahaye dans ce livre original et émouvant : « On ne baissera pas les bras. Le malheur finira bien par succomber ».
Pour savoir comment, Ghislaine Toutain s’est entretenue avec l’auteur de « Frapper les pauvres » qui a accepté de répondre à ses questions.
Tu as publié plusieurs études au long de ta carrière pour dénoncer les inégalités sociales et scolaires en France. Pourquoi aujourd’hui un roman pour les dénoncer à nouveau ? Penses-tu que la description par les jeunes – même si ce sont des personnages – qui les vivent aura plus d’effet que des chiffres et des statistiques pour les combattre ?
Ce livre vient clôturer un travail en quatre actes. D’abord un rapport officiel écrit au nom de l’inspection générale de l’éducation nationale, « Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous » paru en 2015 ; ensuite un récit autobiographique « Exception consolante, un grain de pauvre dans la machine » paru en 2021 et un essai « L’école n’est pas faite pour les pauvres, pour une école républicaine et fraternelle » paru en 2022. Et enfin ce roman « Frapper les pauvres » paru à la rentrée 2025 qui est une façon pour moi d’enfoncer le même clou, la lutte contre les inégalités à l’école, mais avec un outil différent. J’utilise cette fois la forme romanesque pour décrire une société et un système éducatif qui demeurent profondément inégalitaires. Ce roman a pour toile de fond la différence entre deux mondes, celui d’un beau quartier parisien et celui de la banlieue ; le monde d’un grand lycée qui accueille les enfants des milieux favorisés et quelques internes d’excellence venant de banlieue, et celui des établissements plus populaires.
La comparaison que je fais dans le roman entre les conditions de scolarité dans un grand lycée parisien qui sont excellentes et un lycée professionnel de banlieue incapable de remplacer les professeurs absents illustre cette inégalité de traitement. La fiction, c’est une façon de mettre en lumière une mécanique sociale qui « frappe » toujours les mêmes et un moyen d’interpeller le lecteur en lui faisant ressentir ce que les chiffres et les rapports ne livrent pas toujours tout en lui montrant les lignes de fracture où se joue et se rejoue, jour après jour, dans les familles populaires, la reproduction des inégalités.
La rencontre d’élèves qui vivent les uns (les bourges) d’un côté et les autres (les jeunes de banlieue) de l’autre du périphérique nord parisien favorisera la prise de conscience des injustices inacceptables et permettra, par une action commune, d’accorder les mêmes droits à tous les élèves en France. Pourquoi ce titre « Frapper les pauvres » ?
Le titre du livre s’inspire d’un poème en prose de Charles Baudelaire qui a pour titre Assommons les pauvres ! écrit en 1864-1865 et publié à titre posthume en 1869. Dylan et Brandon, mes deux personnages scolarisés dans leur collège de Seine-Saint-Denis jusqu’en troisième, vont découvrir ce texte grâce à leur professeur de lettres du lycée Clovis, ce grand lycée parisien où ils sont scolarisés à l’internat d’excellence depuis la classe de seconde. Le poème raconte le rêve que l’auteur vient de faire. Dans son rêve un vieux mendiant vient demander l’aumône à l’auteur dans un cabaret. Un démon suggère au narrateur de rosser le mendiant, ce qu’il fait jusqu’à ce que le vieux mendiant se redresse et inflige à son tour une correction au narrateur. Toujours dans son rêve, Baudelaire constate que les deux hommes sont à présent à égalité et le narrateur conseille au vieux mendiant de faire à présent la même chose avec les autres pauvres. Pour les aider à s’émanciper en quelque sorte.
C’est cette émancipation que vont tenter les lycéens du lycée professionnel Ambroise Croizat de Clichy-sous-Bois qui en ont assez d’être non pas frappés au sens littéral, mais assez d’être maltraités par une institution incapable de leur assurer les mêmes droits qu’aux élèves du lycée Clovis.
Dans ton roman, l’action qu’ils ont conduite pour y parvenir n’a pas eu les effets escomptés ; selon toi, que faut-il faire aujourd’hui pour que tous les jeunes, d’où qu’ils viennent et où qu’ils demeurent, aient les mêmes droits et les mêmes possibilités d’avenir ?
Mon roman c’est l’histoire d’une prise de conscience qui conduit à une rébellion. J’imagine qu’un jour, peut-être, quelques « exceptions » comme mes héros Dylan et Brandon, montrées en exemple dans les médias, ne voudront plus servir d’alibis pour que surtout rien ne change de fondamental dans notre école. C’est l’histoire de deux jeunes qui n’oublient pas d’où ils viennent, qui s’ouvrent aux grands textes grâce à leurs enseignants et qui puisent dans Jaurès, Baudelaire, Orwell ou Michelet de quoi mettre de la pensée et de la politique dans leur action. C’est l’histoire d’élèves et de familles qui pourraient un jour engager le combat pour se sortir de leur situation, sachant que les milieux favorisés ne comprennent le plus souvent que le rapport des forces et que les avancées sociales n’ont jamais été données mais ont toujours été conquises.
Mon roman porte l’espoir d’une prise de conscience collective de la part de jeunes qui ont une fraîcheur qui fait que l’injustice leur est insupportable. Mes héros s’engagent, ils se révoltent, et trouvent même des alliés parmi les élèves, les professeurs et les parents du lycée Clovis.
C’est là qu’on peut peut-être parler de fable ou d’utopie… Mais est-ce une utopie que de penser qu’un commun est possible entre ces deux mondes, qu’il pourrait y avoir un début de fraternisation au-delà du périphérique ? Ceux qui vivent dans leur bulle de privilégiés pourraient-ils enfin être sensibles aux difficultés et aux humiliations rencontrées par tous les autres, ce qui leur permettrait de voir venir la goutte d’eau qui fera un jour déborder le vase ?
Alors, oui, cette lutte des classes racontée à hauteur de jeunes des milieux populaires est sans doute une « fable utopique ».
*Frapper les pauvres, Editions de la Librairie du Labyrinthe, août 2025, 220 pages, 18 euros



