La démocratie à l’état gazeux


Secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès, Gilles Finchelstein vient de publier aux Editions Flammarion un ouvrage intéressant intitulé La démocratie à l’état gazeux et sous-titré Une histoire politique 1945-2045. Sur plus de 200 pages, l’auteur retrace l’évolution de la démocratie française depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale tout en anticipant ce qu’elle pourrait devenir en cas de victoire de l’extrême-droite à l’élection présidentielle de 2027. Sa thèse : comme la matière, tout système démocratique peut exister sous plusieurs formes différentes. Et il nous explique, exemples à l’appui, que le nôtre est passé, depuis 1945 selon les époques, de l’état solide à l’état liquide ou à l’état gazeux et qu’il pourrait même se transformer en « plasma » au cours des prochaines années.

Secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès, Gilles Finchelstein développe une thèse originale sur l’évolution récente de la démocratie française.

Secrétaire de l’Institut Pierre Mauroy, Ghislaine Toutain nous présente ici les réflexions que lui ont inspirées la lecture de cet ouvrage extrêmement original.


La démocratie à l’état gazeux
Une histoire politique 1945-2045

par Gilles Finchelstein

L’étrangeté du titre choisi par Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès, pour son dernier ouvrage* s’explique dès les premières pages. Frappé par l’état délétère de la démocratie en France depuis 2017, l’auteur y évoque les différentes formes que peuvent prendre les démocraties selon les pays et les époques. Pour illustrer originalement son propos, il assimile ses avatars démocratiques aux divers états de la matière, d’où une caractérisation en démocratie « solide », « liquide », « gazeuse » renvoyant aux trois états de la matière. Ces classifications inédites ont l’intérêt de fournir des repères comparatifs éclairants à l’analyste ainsi qu’aux citoyens concernés. Elles permettent de mieux appréhender les situations, les évolutions, les biais pour d’éventuels recadrages. Elles font mieux ressortir l’extrême complexité des composants démocratiques d’une société, leur diversité et leur extrême fragilité.

C’est ainsi que Gilles Finchelstein analyse l’histoire de la démocratie française sur cent ans, de 1945 à 2045. Selon lui, jusqu’en 1958 la démocratie française ne connaîtra que l’état gazeux. C’est l’élection en 1962 du président de la République au suffrage universel direct qui sonne l’acte de naissance de la démocratie à l’état solide, fondé sur le clivage gauche-droite. En 1992, le referendum sur le traité de Maastricht fait basculer la démocratie dans l’état liquide, partageant la gauche et la droite. En 2017, l’élection d’Emmanuel Macron la France bascule dans la démocratie à l’état gazeux où nous sommes encore.

Autrement dit, , après avoir installé un système démocratique sur des bases claires et fermes, notre pays a évolué aujourd’hui vers des formes instables pour les temps à venir, avec un débat public déstructuré sans repères nets nuisant à sa clarté, un défaut de confiance envers les dirigeants, des élections démonétisées, un éparpillement des forces politiques. Autant de facteurs défavorables à l’implantation de piliers démocratiques sur des bases stables, entraînant la migration vers l’état gazeux. Le même type d’analyse et de classification peut être appliqué à d’autres pays, notamment européens, ainsi qu’à la géopolitique internationale.

C’est dans ce contexte instable que risquerait de se développer un scénario glaçant, celui d’une prise de contrôle du pays par l’extrême-droite. En abordant de manière argumentée pareille hypothèse, Gilles Finchelstein ne cache pas qu’il troque son habit de politologue contre celui de citoyen engagé. Et même s’il continue à faire référence aux états de la matière, c’est de très loin à partir d’une matière – le plasma – qui est complètement désagrégée. Le lecteur est alors convié à un parcours inquiétant, montrant comment les bases même de la démocratie peuvent être annihilées au terme d’une évolution brutale, sans même anticiper le rôle de l’IA. Pour donner crédibilité à ce scénario, l’auteur va même jusqu’à établir quelques dates dans l’entreprise menée par l’extrême-droite, fixant par exemple à 2030 la fin de la démocratie libérale en France et à 2045 la fin de la démocratie représentative. Précisons que ces dates sont assorties de points d’interrogation ! Cela va de soi ! Il reste que la crédibilité de ces scénarios est une hypothèse parmi d’autres, certes, mais plausible.

En conclusion, quelle parade à ce « scénario plasma » ? Gilles Finchelstein avance sept piliers insuffisamment mis en œuvre pour sauver notre modèle démocratique : chérir la démocratie et en défendre l’idée, en assumer l’esprit, en respecter les principes, en renouveler les procédures, en consolider les acteurs, en reconstruire les attributs (en premier lieu la souveraineté), et mener le combat. C’est « l’opération condensation » qui permet de passer du gazeux, où nous sommes encore, au liquide !

Telle est, après l’approche analytique, l’approche politique avancée par l‘auteur, qui requiert responsabilité et engagement des démocrates européens, en conclusion de cet essai stimulant.

Ghislaine Toutain

*La démocratie à l’état gazeux, une histoire politique 1945-2045, par Gilles Finchelstein, Editions Flammarion, novembre 2025, 246 pages, 20,90 euros.