Discours d’Anne Hidalgo, maire de Paris


Inauguration de la rue Pierre Mauroy à Paris, 8 novembre 2022

Monsieur le Président, cher François Hollande,
Monsieur le Premier ministre, cher Lionel Jospin,
Messieurs les ministres, cher Daniel Vaillant, cher Henri Nallet,
Mesdames et messieurs les élus, avec un salut amical pour tous nos amis du Nord,
Monsieur le maire du 18ème arrondissement, cher Eric,
Messieurs les membres de l’Institut Pierre Mauroy, chers Jean-Michel Rosenfeld et Bernard Derosier, 
Très cher Fabien Mauroy, 
Chers amis, 

Je suis très heureuse d’être parmi vous pour rendre hommage à Pierre Mauroy au cœur du 18ème arrondissement.

J’ai ce matin une pensée chaleureuse pour sa famille, son fils, cher Fabien, sa belle-fille Patricia, ainsi que ses deux petits-enfants, Alexis et Laura. J’ai aussi une pensée pour sa famille de cœur, ses compagnons de route et camarades du Nord. Je veux aussi saluer Martine Aubry qui ne peut malheureusement être des nôtres aujourd’hui. 

Cette rue « Pierre Mauroy » n’a pas été choisie au hasard : au cœur d’un quartier populaire, elle trace, du Sud au Nord, une ligne imaginaire de Paris à Lille, cette ville à jamais associée à cette grande figure du socialisme.  

Car parler de Pierre Mauroy, c’est bien sûr évoquer le Nord de la France, cette région où sont nés l’engagement et les combats politiques de celui qui sera le premier Premier ministre de François Mitterrand. 

Mais parler de Pierre Mauroy, c’est aussi et avant tout parler d’une manière d’être. 

Pierre Mauroy était tel qu’il était : un homme chaleureux, généreux, proche du peuple et de celles et ceux que la vie n’épargne pas.  
Il n’a jamais oublié Haussy, ce village d’ouvriers où, aîné d’une fratrie de sept enfants, il a appris la dureté de la vie mais aussi la solidarité et la liesse populaire. 
Il n’a jamais oublié son père, directeur d’école qui, lorsqu’il croisait un ouvrier, lui disait de lever sa casquette en guise de respect. 
Il n’a jamais oublié les conditions de travail dans les mines comme en témoignait la lampe de mineur qui trônait toujours sur son bureau.  
C’est parce qu’il n’a jamais oublié cette réalité-là que Pierre Mauroy a gardé intacte, toute sa vie, cette rage au cœur face aux inégalités qui frappent les ouvriers et celles et ceux qui travaillent dur. 
Pour lutter contre cette injustice, Pierre Mauroy voit très vite dans le socialisme du Nord, ce socialisme qui plonge ses racines loin dans l’histoire des luttes, une raison de croire en l’avenir. 
A 16 ans seulement, il adhère aux Jeunesses socialistes et, à 22 ans, fonde la fédération Léo-Lagrange, voyant dans l’éducation populaire une forme d’héritage du Front populaire pour donner à chacun la chance de s’échapper de la misère et de s’émanciper par l’éducation, le savoir, la transmission. 
Toute sa vie il restera attaché au Nord : comme sénateur, pendant 18 ans, comme député pendant 14 ans. 
Mais aussi et surtout comme maire de Lille, cette ville qu’il a aimée plus que tout et pour laquelle il a donné 28 ans de sa vie. 
Pierre Mauroy c’était Lille et Lille c’était Pierre Mauroy. 
Il a tant aimé être maire, il a tant aimé échanger avec les passants, les commerçants, les familles pour comprendre leurs préoccupations et savoir comment améliorer leurs vies. 
Il a tant aimé Lille, cette ville industrielle du XIXème siècle qu’il a su transformer en métropole européenne pleinement ancrée dans le XXIème siècle. 
Avec lui, Lille est devenue cette ville de culture, où les salles de spectacles et les lieux de fête sont innombrables, cette ville au carrefour de Paris, Bruxelles et Londres, grâce au TGV et à Euralille, cette ville solidaire et accueillante.

Près de 10 ans après sa mort, le 7 juin 2013, c’est aussi sa manière de faire de la politique et de l’incarner qui nous manque.   

Car Pierre Mauroy faisait de la politique avec sincérité, avec conviction, avec son cœur. Jamais par calcul. Jamais par cynisme. Proche de la classe ouvrière, guidé par un sens profond du bien commun, il a toujours été à l’écoute des plus pauvres et du plus grand nombre sans jamais se mettre au service de quelques-uns. 
Artisan, aux côtés de François Mitterrand, du congrès d’Epinay-sur-Seine qui marque la naissance du nouveau parti socialiste, Pierre Mauroy a été un très grand rassembleur et a joué un rôle essentiel dans l’histoire de la gauche. 
Car la gauche, pour lui, c’était une histoire d’union. Optimiste face aux défaitistes et aux diviseurs, il avait cette volonté d’entraîner et de rassembler les socialistes mais aussi, plus largement, la gauche, en permettant notamment, en 1981, le retour des communistes au gouvernement pour la première fois depuis la Libération. 
C’est pour cette proximité avec le peuple, pour sa loyauté et sa fidélité à ses idées et à ses convictions profondément ancrées à gauche, que François Mitterrand le choisit, le 21 mai 1981, comme Premier ministre après son élection.
Après 23 ans dans l’opposition, la gauche rayonne à nouveau pour changer la vie. 
En quelques mois seulement les révolutions se succèdent : hausse du minimum vieillesse, des allocations familiales et du smic horaire, abolition de la peine de mort, lois de décentralisation, impôt sur les grandes fortunes, cinquième semaine de congés payés, instauration des 39 heures, retraite à 60 ans, nationalisations, dépénalisation de l’homosexualité, libération des ondes, remboursement de l’IVG.
Jamais depuis la Libération, le pays n’a connu autant de réformes.
Toutes ces mesures historiques voient le jour sous les gouvernements de Pierre Mauroy. Elles ont fondé pendant des années notre pacte social et républicain, aujourd’hui tant malmené. 
Comme Premier ministre, Pierre Mauroy a pensé l’exercice du pouvoir autour de deux principes : la confiance envers les collectivités locales et la proximité avec le peuple. 
 « J’emmène à Matignon tout mon peuple du Nord » affirme-t-il quelques jours après sa nomination comme pour signifier qu’il garderait intact ce contrat qui le lie aux citoyens. 
La confiance qu’il inspire passe aussi par sa voix. Une voix grave qui résonne. Une voix que personne ici n’a oublié. 
Tribun remarquable, immense orateur, Pierre Mauroy enflamme les foules, ne manquant jamais de revenir aux racines du mouvement ouvrier, à Jaurès, Blum ou Willy Brandt. Il aime préparer ses discours, les peaufiner, les construire autour d’une grande table avec ses conseillers. Il aime aussi improviser et subjuguer son auditoire par son art de conteur.
Cette confiance il a aussi su la nouer avec ses adversaires politiques qu’il traitait toujours avec respect. 
C’est ainsi qu’en 1982, après des échanges difficiles mais constructifs, il a su convaincre Margaret Thatcher d’accompagner la France dans le projet de tunnel sous la Manche, un combat dont il se souviendra toute sa vie, saluant la ténacité d’une « adversaire redoutable ». 

La marque de Pierre Mauroy, c’était enfin son art de penser le temps. 

Cet art, il l’exerçait dans toutes ses fonctions politiques, comme Premier ministre bien sûr, mais aussi comme premier secrétaire du Parti socialiste, président de l’Internationale socialiste ou président de la Fondation Jean Jaurès. 
Il avait à cœur de transmettre l’histoire du socialisme aux jeunes générations, de la faire rayonner, de la faire connaître, d’en parler des heures autour d’une table, militant parmi les militants. 
Dans chacune de ses responsabilités politiques, il envisageait son action dans une histoire longue, une histoire politique qui le dépassait et lui survivrait. Il se pensait comme le maillon d’une chaîne et prenait toujours soin d’anticiper les successions. 
Je pense à ses venues sur le terrain pour épauler des candidats de gauche – et je n’oublierai pas sa visite sur un marché du 15ème en 2004 pour me soutenir au moment des élections régionales. 
Je pense aussi à la passation à la mairie de Lille auprès de Martine Aubry. Lors de son dernier conseil municipal en février 2001 il avait, au bord des larmes, cité quelques vers de Guillaume Apollinaire en guise d’adieu : « passe, passons, puisque tout passe. Je me retournerai souvent ». 

Mesdames, messieurs, 
Cet hommage est une belle occasion de nous retourner, nous aussi, sur la figure qu’a été Pierre Mauroy pour la gauche. 
Il est l’incarnation sincère et fidèle du parti socialiste, un homme qui a inscrit son action dans les pas des plus grands penseurs et des plus grandes figures du socialisme tout en partageant son amour de la politique aux nouvelles générations. 
« Continuez à mettre du bleu au ciel » : ces mots de François Mitterrand lors de leur dernière rencontre le 24 août 1993 à Hardelot sont peut-être le plus bel hommage qui ait été rendu à Pierre Mauroy. 
Puisse cette rue Pierre Mauroy, au cœur d’un quartier populaire qui ne cesse de se réinventer, nous rappeler à cette invitation de mettre du bleu au ciel, au service du progrès, et de poursuivre l’héritage de celui qui aura été un homme d’État exceptionnel. 

Je vous remercie.